Le Pôle Nord, Leclerc. Tournus: Le dessous des cartes

Décryptage: ce qui s’est passé, ce qui risque de se passer.

Que savons-nous du projet Leclerc Tournus?
D’abord ce que le maire a peu à peu laissé filtrer, puis ce qui a été annoncé lors de la présentation du « projet stratégique » à la population le lundi 20 juin, enfin ce qu’a dit et montré le porteur de projet aux élus municipaux et communautaires le mercredi 22 juin.
Ces annonces cherchent à présenter le projet de la manière la plus attrayante possible pour éviter les oppositions à sa concrétisation.

Au-delà des annonces, il importe de chercher à comprendre les motivations du projet et ce que sa concrétisation pourrait produire. Pour cela, mettons en perspective les éléments de discours avec l’observation de projets similaires, et ce qui est su des spécialistes de la grande distribution.

La genèse du projet

Fort légitimement le maire de Tournus et son équipe ont cherché comment tirer parti du potentiel du site voisin de la sortie d’autoroute au nord de Tournus. Lieu d’implantation autrefois envisagé pour le Village de marques, combattu notamment par les maires des grandes agglomérations voisines.

Selon Claude Roche, le préfet précédent lui aurait conseillé de réaliser un projet entièrement privé de manière à s’affranchir des procédures en vigueur pour l’aménagement des zones d’activité économique et/ou commerciale, lesquelles nécessitent justifications, dialogue parfois difficile, concertation, et inévitablement délais.

Conseil volontiers pris en compte, le maire souhaitant pouvoir inaugurer ce projet d’importance avant les élections municipales de 2020, concrétisant la fin de l’immobilisme dont il accuse les équipes municipales précédentes.
Les groupes Carrefour et Auchan gérant les moyennes surfaces de l’ouest et du sud de la ville, ont été approchées et invitées à quitter leur emplacement actuel pour s’éloigner au nord, afin de servir d’amorces de développement du nouveau pôle économique.

Ceux-ci ayant décliné cette invitation dont l’intérêt n’était pas évident (éloignant le commerce du centre-ville théoriquement revitalisé), le maire s’est adressé à la concurrence et a suscité l’intérêt de M.Landais, groupe Leclerc.

Quels sont les objectifs du projet Leclerc, quelle est sa rationalité pour Leclerc et pour la Ville?

La communication du projet parle adroitement économie: « zone économique nord », « projet de développement économique ». L’accent mis sur la motivation économique doit permettre de faciliter le consensus en faveur du projet, potentiel créateur de prospérité et surtout d’emplois.
En réalité, la motivation de Leclerc est probablement avant tout fiscale et foncière.

Pour Leclerc/le porteur de projet, l’éventuelle concrétisation du projet lui permettrait de créer un déficit foncier (les dépenses pour développer ce projet) qui réduirait son impôt sur les résultats, diminuant le coût réel du projet par cette optimisation fiscale.
Seconde motivation: une potentielle aubaine foncière. Quel que soit le succès ou l’échec du volet commercial du projet directement pris en mains par Leclerc, le fait d’acquérir des terrains non viabilisés puis de bénéficier des dépenses de desserte voirie réseaux pris en charge par la collectivité (le « tapis rouge » déroulé en faveur d’un projet bénéfique!) permet une revente des dits terrains avec une belle plus-value, que ce soit à court, moyen ou long terme. Effectivement la localisation proche de la sortie d’autoroute est de toute manière valorisante pour d’autres opportunités.

Quels sont les engagements pris sur les trois composantes affichées du projet (hypermarché, autres commerces, entreprises)Quelles sont leurs chances de concrétisation?
La seule partie ferme du projet est l’hypermarché de 3000m2, construit par Leclerc. Simplement, l’image de marque de projets d’hypermarchés périurbains est maintenant très mauvaise, et il ne serait pas possible d’obtenir un accord sur ce projet de petit hypermarché sans le présenter accompagné d’autre propositions plus séduisantes. Aussi cherche-t-on, dans ce projet comme dans tous ceux qui sont développés de manière professionnelle en France actuellement, à le présenter comme un lieu de vie, où une grande partie des besoins sont satisfaits localement: vaste panel de consommation couvrant tous les secteurs, possibilité de restauration, crèches, services divers partagés. Tout ceci pour l’image, sans engagement relatif à la concrétisation effective: en bon professionnel, le porteur de projet ne peut pas croire en l’intégralité des annonces qu’il fait en matière d’offre diversifiée: il sait forcément que certaines ne sont pas économiquement crédibles. Celles qui le sont le plus… sont celles qui dupliquent et concurrencent l’offre existant déjà en ville! Selon toute vraisemblance, si le projet voyait le jour, l’hypermarché Leclerc trônerait presque seul pendant des années sur une vaste zone vacante pour des opportunités de long terme. Un coup d’oeil vers ses frères de Lux ou de Louhans en donne une bonne indication.

Peut-être aussi des entreprises pourront-elles progressivement s’installer sur la zone du fait de sa bonne accessibilité. Les terrains leur seraient revendus par le porteur de projet.
Mais cette composante du projet pourrait plus légitimement être prise en charge par les collectivités (communauté de communes porteuse de la compétence développement économique) dans un véritable projet alternatif et concerté. Et s’il s’agit de transferts au détriment d’autres zones d’activité voisines moins accessibles, quel est le bénéfice pour la collectivité?

N’est-il pas dommage de passer à côté d’une opportunité de créer des centaines d’emplois?

L’annonce de la création d’emplois devrait inhiber toutes résistances: comment résister à pareil argument?
La réalité est tout autre: des études de référence prouvent que pour un emploi créé en hypermarché, trois à cinq emplois sont détruits dans le tissu commercial environnant. C’est bien compréhensible: pour un chiffre d’affaire donné, volume d’achat transféré des commerces tournusiens, de Sennecey ou de Cuisery, vers un éventuel hyper Leclerc, la part dédiée à la rémunération du personnel est beaucoup plus faible dans ce dernier.

Par ailleurs les emplois créés sont précaires et à temps partiel.
Quant à l’emploi dans les entreprises environnantes, il dépend de la concrétisation effective de ce pan secondaire du projet, qui n’est pas porté par Leclerc sauf la revente du foncier… et donc par personne puisque la compétence communautaire pour les zones d’activité est récusée par le maire de Tournus en faveur d’une approche purement privée pour ce projet.

Qui a intérêt à la réussite de ce projet?

– le groupe Leclerc qui accroîtrait son maillage du territoire en Saône et Loire. Ce groupe a pour stratégie d’augmenter ses parts de marché et de là sa situation de force en matière d’achats. – le maire de Tournus, montrant avant les prochaines élections qu’il concrétise de grands projets
– à première vue certains consommateurs, qui verraient s’accroitre la concurrence entre les distributeurs. Certains préfèreront Leclerc à Auchan (de Sennecey), à Carrefour, Simply, Aldi ou Lidl (de Tournus), Colruyt (de Cuisery). Mais à quand la première fermeture dans cette lutte de trop nombreux acteurs pour un potentiel d’achat limité?

Qui serait perdant?

L’ensemble du tissu commercial existant, petits commerces et grandes surfaces, dans le rayon de 15km défini par Leclerc comme sa cible de chalandise. Un bon nombre d’établissements

actuellement en situation fragile ne s’en remettraient pas, autant à Sennecey qu’à Tournus. D’autres commerces seraient gravement fragilisés.
Et plus généralement tous les habitants du Tournugeois – Sennecey – Cuisery attachés à des cœurs de ville vivants assisteraient impuissants à la désertification commerciale accélérée et à la destruction d’emplois associée.

Et pourtant le porteur de projet explique qu’il ne s’attaque pas au commerce existant dans la région proche mais créera son chiffre d’affaires en limitant les déplacements vers Chalon et Mâcon?
Pur argument de propagande pour tenter de « faire passer le projet », y compris dans l’exercice de passage en Commission Départementale d’Aménagement Commercial. Evidemment personne n’y croit, pas plus le porteur de projet que les commerçants du tournugeois / Sennecey / Cuisery. Les vastes zones commerciales de Chalon et Mâcon offrent des surfaces généralistes et spécialisées d’une toute autre envergure que celle possible au Pôle Nord de Tournus. Et un bon nombre des achats de cette « évasion commerciale » vers Chalon et Mâcon sont liés à des déplacements professionnels non affectés par le projet.

La réalisation du projet est-elle certaine?

C’est ce que l’on nous dit:
– le maire de Tournus affirme qu’ll ne reculera devant aucune opposition « de ceux qui refusent le progrès »
– le porteur du projet pourrait renoncer s’il avait l’impression d’une disproportion entre son intérêt et la force des oppositions à surmonter pour faire aboutir le projet, contrairement aux assurances reçues.
– enfin l’une ou l’autre des étapes procédurales, pas toutes levées par le bon conseil du préfet précédent, peut s’avérer non-concluante.

Quelles sont ces procédures obligatoires?
– la première est sans doute la plus déterminante: le passage en CDAC (commission départementale d’aménagement commercial). Cette commission réunie par la préfecture doit valider les projets commerciaux d’une certaine importance.
Le portail internet de la préfecture mentionne les « scores » d’accord et refus pour les dernières années.: Pour 2013 à 2016, 19 dossiers ont été traités, dont 17 accords et 2 refus. La commission, composée majoritairement d’élus mais aussi de représentants des consommateurs s’avère donc fort libérale, mais des refus ne sont pas impossibles. Le rejet croissant du projet dans la région y compris parmi des élus influents peut compliquer le passage en CDAC voire empêcher le projet.
– ensuite une procédure de modification du PLU est nécessaire pour rendre aménageables des terrains agricoles. Toute procédure d’urbanisme est potentiellement exposée à des recours.
– enfin l’instruction du permis de construire est une dernière étape.